De plus en plus souvent, je vois passer des critiques sur les Restos du Cœur.
Toujours les mêmes remarques.
Ils refuseraient certains dons. Ils ne prendraient pas de porc. Les bénévoles se serviraient. Les bénéficiaires abuseraient, revendraient ce qu’on leur donne, profiteraient du système…
Je vais être très claire : ces raccourcis sont loin de la réalité du terrain.
Je suis bénévole aux Restos du Cœur depuis quatre ans. J’ai aussi été bénéficiaire. Alors je ne parle pas d’une idée que je me fais de l’association. Je parle de ce que je vois, de ce que je fais, et de ce que j’ai vécu.
Non, on ne refuse pas les dons pour rien
On ne peut pas prendre des produits frais en collecte. C’est vrai.
Mais ce n’est pas parce qu’on fait les difficiles. Ce n’est pas parce qu’on refuse l’aide. C’est parce qu’il y a des règles sanitaires, et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec l’alimentation.
Les produits frais, par exemple, ne sont pas acceptés en collecte, parce qu’on ne peut pas garantir la chaîne du froid. Cela ne veut pas dire que le produit est forcément mauvais ou déjà impropre à la consommation. Cela veut dire que, si la chaîne du froid n’a pas été respectée, on ne peut pas prendre le risque de le redistribuer.
Quand une collecte a lieu le samedi et que la distribution se fait le jeudi suivant, on ne peut pas garder du fromage, de la viande, de la salade ou d’autres produits frais comme si de rien n’était.
Alors oui, en collecte, on prend surtout les conserves, les produits d’hygiène, les produits d’entretien, les produits pour bébé. Et dans les conserves, on prend aussi celles qui contiennent du porc : cassoulet, choucroute, etc.

Et au passage,
merci à tous ceux qui donnent.
De tout cœur.
Les collectes existent aussi grâce à vous.
Les produits frais, eux, arrivent autrement. Ils peuvent venir de l’entrepôt, ou de la ramasse.
Qu’est-ce que la ramasse ?
Le matin même de la distribution, on va chercher des produits chez un commerçant ou dans un supermarché partenaire, et on les ramène directement à la distribution.
C’est en fait un système de collecte des invendus auprès des magasins, des agriculteurs, et autres commerçants. En général, ces produits sont à consommer rapidement, car la date limite de consommation est proche.
Là, ce n’est pas pareil : c’est le matin même, ça reste bien encadré. C’est logique.
Non, les Restos ne “filtrent” pas les gens
Quand une personne s’inscrit, on peut lui demander son régime alimentaire. Végétarien, sans porc, sans gluten… Ce genre de choses.
Ce n’est pas pour trier les gens, C’est pour leur donner ce qui leur convient.
Et non, il n’y a pas “que des étrangers” aux Restos du Cœur.
Dans mon centre, il y a des retraités, des étudiants, des travailleurs qui ne s’en sortent pas, des jeunes, des personnes seules, des veuves, bref : la vraie vie.
Des personnes de tous horizons, françaises comme étrangères.
Et franchement, en 2026, c’est ça qui devrait nous interroger.
Il ne devrait plus y avoir personne.
Il ne devrait pas y avoir de retraités aux Restos. Ni d’étudiants d’ailleurs. Ni de travailleurs, de jeunes, de veuves. Personne ne devrait avoir à venir chercher de quoi tenir.
Les Restos du Cœur ne devraient même plus exister, parce que chacun devrait pouvoir vivre dignement dans ce pays.
Et pourtant, quarante ans après, ils sont toujours là.
Et ils n’ont rien lâché.
Non, les bénévoles ne se servent pas
Dans mon centre, il y a un cadre bien défini : les deux responsables de centre, bénévoles eux aussi, s’occupent de l’administratif, du terrain, des commandes, de l’organisation, et veillent à ce que tout se passe bien pendant les distributions.
On est dans un petit centre. Tout le monde se connaît. Les choses sont suivies, observées, encadrées. On ne fait pas n’importe quoi.
Et quand on se retrouve entre bénévoles pour un repas, parce qu’on a quelque chose à fêter ou simplement parce qu’on veut partager un moment ensemble, on ne prend pas dans les stocks des Restos.
On achète, on cuisine, on apporte quelque chose. Certaines bénévoles cuisinent très bien, font des tartes salées, des petits plats. Moi, comme je ne suis pas très douée en cuisine, j’apporte plutôt du saucisson ou ce que je peux trouver de sympa, tout simplement.
Ce qu’on ne voit pas de l’extérieur
Les Restos du Cœur, ce n’est pas seulement “venir chercher un colis”.
Bien sûr, il y a l’aide alimentaire. Elle est indispensable et permet de faire des repas plus équilibrés, d’alléger les courses, de tenir quand les fins de mois ne passent plus, surtout en ce moment.
Mais il y a aussi le reste :
La table où l’on peut s’asseoir, boire un café (ou un thé), manger des petits gâteaux, papoter ou discuter en attendant son tour. C’est le moment où l’on peut laisser ses problèmes dehors, au moins quelques minutes, et parfois, ça fait déjà beaucoup.
Pour certaines personnes, c’est peut-être l’un des seuls moments de la semaine où elles parlent à quelqu’un, et ça aussi, ça compte.
Moi, je suis au poste des légumes
🥔🥔 Patatière 😁😁
Je m’occupe des pommes de terre, des fruits, des légumes🥔🥬🥦. Nous sommes deux bénévoles à ce poste.

Et parfois, les demandes sont précises, parce qu’elles répondent à une vraie contrainte personnelle : Une femme qui a de l’arthrose aux mains me demande de grosses pommes de terre, parce qu’elles sont plus faciles à éplucher pour elle.
Une autre me demande s’il y a de toutes petites carottes 🥕🥕.
Alors, quand je peux, je leur garde ce qu’elles demandent. Qui suis-je pour refuser ?
On ne parle pas de caprices. On parle de personnes qui essaient de faire avec leur quotidien, leurs douleurs, leurs habitudes, leurs contraintes.
Et si, à mon poste, je peux rendre les choses un peu plus simples pour elles, je le fais.
On n’est pas là pour juger
On n’est pas des contrôleurs.
On n’est pas des flics.
Je lis parfois que certains bénéficiaires revendraient ce qu’ils reçoivent.
Alors oui, ce n’est pas censé arriver. Ce n’est pas le but de l’aide alimentaire, et je ne suis pas en train de dire que c’est normal.
Je dis simplement qu’avant de juger trop vite, il faut regarder ce qu’il y a derrière : la galère, les fins de mois impossibles, la débrouille pour tenir.
En 2023, selon l’Insee, 15,4 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté. Derrière ce chiffre, il y a des gens pour qui ce n’est pas juste “un mois un peu compliqué”, ni “faire attention ce mois-ci”.
C’est vivre en mode survie.
Quand une aide est apportée, elle ne devrait pas devenir un prétexte pour surveiller chaque geste, chaque choix, chaque décision. Personne n’est obligé d’être un “bon pauvre” pour mériter d’être aidé.
Et ce qui a tendance à m’agacer, c’est qu’on trouve normal de revendre des cadeaux sur Vinted, mais qu’on juge immédiatement une personne pauvre dès qu’on soupçonne qu’elle revend quelque chose.
Et puis il n’y a pas que les personnes aidées par les Restos qui se débrouillent comme elles peuvent. On entend aussi des témoignages de personnes qui ne bénéficient d’aucune aide alimentaire, mais qui en sont réduites à revendre leurs affaires pour payer les courses, mettre du carburant, ou simplement tenir jusqu’à la fin du mois.
Bien sûr que ce n’est pas idéal.
Mais au lieu de s’arrêter à ce que les gens revendent, on pourrait surtout se demander : pourquoi des personnes en sont-elles là ?
Ce que les Restos m’ont appris
Quand je suis arrivée aux Restos du Cœur, j’avais moi aussi – et je le dis franchement – pas mal de préjugés.
Et puis j’ai vu, j’ai appris, et j’ai compris des choses que je n’aurais peut-être jamais comprises autrement : l’humilité, le non-jugement, le don de soi.
J’ai surtout compris une phrase que mon “co-bénévole” aux légumes m’avait dite, et qui résume bien l’esprit des Restos (parce que moi aussi, je critiquais) :
« On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a,
et on ne juge pas. »
Je crois que ça m’a changée. Pas seulement cette phrase, bien sûr, mais elle a été une espèce de déclic.
Et je crois que ça m’a rendue un peu moins prompte à juger.
Alors oui, ça me touche
Je n’aime pas voir des gens critiquer sans connaître le terrain, ni ce que vivent les personnes concernées.
Je n’aime pas non plus voir circuler des idées fausses sur une association qui tient encore debout grâce à des bénévoles qui donnent de leur temps, des donateurs qui donnent ce qu’ils peuvent, et des équipes qui organisent, trient, transportent, distribuent, accueillent, et qui prennent aussi le temps de former les bénévoles.
Et qui gèrent parfois des situations tendues ou difficiles. Parce qu’il ne faut pas croire : ce n’est pas toujours tout rose.
Je trouve que derrière les caricatures, il y a des gens :
Des bénéficiaires,
Des bénévoles,
Des responsables de centre,
Des personnes qui font comme elles peuvent.

Et dans mon cas, moi qui travaille en indépendante seule à la maison, les Restos sont aussi l’un des moments humains de ma semaine, et ça remet les choses à leur juste place.
J’y vais parce que c’est utile, parce que ça aide et que ça crée du lien.
De nature assez solitaire, je ne connaissais personne de mon quartier avant d’y aller. Maintenant, dans le quartier, on se dit bonjour, on papote un peu. J’aime bien.
Et je sais qu’à la retraite, si je le peux, je continuerai. Et j’en ferai même davantage.
Et ce n’est pas que ça
Les Restos, ce n’est pas juste la distribution alimentaire dans les centres.
Il y a aussi la distribution de repas chauds dans la rue ou dans les hébergements d’urgence. Les gens y sont accueillis sans réserve.
Et l’association soutient aussi les personnes en difficulté à travers d’autres actions
Pour finir
Les Restos du Cœur ne devraient plus avoir à exister.
Mais puisqu’ils existent encore, heureusement qu’ils sont là.
Et parfois, oui…
il y a des moments où on est heureux d’être un “enfoiré”.
Pas celui que certains imaginent.
Mais celui qui donne un coup de main.
Celui qui fait vivre une chaîne de solidarité.
Voilà.
Je pose ça là.
